Souvenez-vous. En juin 2016, la Cour de Justice de Luxembourg condamnait les lanceurs d’alertes à l’origine de l’affaire Lux Leaks (des dossiers d’évasion fiscale montés par le cabinet PWC). Condamnation symbolique, mais condamnation quand même.

Je voudrais prendre un peu de recul par rapport à cette péripétie et réfléchir au statut de journaliste dans un contexte fortement empreint de digital. Nous voilà maintenant prévenus (sans mauvais jeu de mots): comme en atteste cet arrêt, la loi n’est pas forcément l’outil le plus adapté pour défendre l’intérêt public. Fissa, la mécanique légale a fait respecter le « bon droit » de l’employeur: les employés ont contrevenu aux clauses de leur contrat d’emploi, en mettant à mal la confidentialité des dossiers fiscaux de leurs client, et ces employés en sont donc pour leurs frais. Certes, l’employeur aidait (et aide toujours?) ses clients à mettre en musique leur évasion fiscale, mais il le fait en toute légalité. C’est son droit, c’est un service comme un autre, c’est un commerce licite (à défaut d’être légitime, socialement parlant).

Il faut donc bien se rendre à l’évidence: la loi est un bon outil pour sanctionner les manquements contractuels, mais quand il s’agit de faire valoir le bon sens ou l’intérêt général, les juges ne sont que très marginalement à la manœuvre.

Dans cette affaire, les deux personnes à l’origine des fuites sont donc condamnées, tandis que le journaliste qui a relayé leurs informations est relaxé. Le débat qui s’en suit s’oriente donc vers la nécessité (ou pas?) de protéger les « lanceurs d’alertes ». Et c’est là que la notion d’intérêt général pointe le bout du nez. Des actes pouvant nuire à la cohésion sociale ou au contrat sociétal devraient pouvoir être sanctionnés par les tribunaux. Intérêt général, cohésion sociale, contrat sociétal…? Ouvrez votre code pénal, ou votre code civil, à la page… Au fait, quelle page? Ces notions n’y sont pas définies. Elles n’existent que dans l’imaginaire collectif, dans une certaine perception -assez intangible- de la façon dont une société se voit et se projette. On pourrait également qualifier cela de « vision politique ». En d’autres termes, les tribunaux pourraient donc se retrouver en charge d’évaluer la pertinence politique d’actes pourtant « en principe » sanctionnés par la loi. On devine que le terrain est glissant…

Quel est le lien avec les journalistes et leur statut particulier (j’ai failli écrire » privilégié », oups)? Jusqu’à présent, le droit d’aller fouiller et de divulguer était l’apanage d’une certaine catégorie socio-professionnelle: les journalistes. Ce droit (et la protection qu’il confère) est sanctionné par un titre explicite (la « carte de journaliste »). Aujourd’hui, que constate-t-on? Les révélations qui font la une sont des infos de seconde main, déjà divulguées par ailleurs. Des sources non-journalistiques sont à l’origine de la « fuite », et le journaliste repasse les plats. Cela ne veut pas dire qu’il n’y apporte pas de valeur ajoutée. Mais en l’espace de quelques années seulement, son rôle de « découvreur » s’est peu à peu estompé.

Incontestablement, Internet est passé par là…

D’une part les sources ont maintenant elles-mêmes accès direct aux média. Le web est devenu « the mother of all media ».  Le passage par la case « journaliste » n’est donc plus indispensables pour les sources qui veulent monter au créneau.

D’autre part, le big data pointe le bout du nez. Il y a trop d’infos, ça bouge tout le temps, les compétences nécessaires pour manipuler et interpréter ces données sont devenues extrêmement pointues. Les journalistes sont dépassés. Bien-sûr leur capacité d’analyse et d’interprétation reste précieuse. Mais l’analyse des données « à la volée » n’est plus de leur ressort. De même que la couverture photo & vidéo des événements choc se base dorénavant davantage sur des images amateurs capturées par des smartphones ou des caméras de surveillance, la capture des données brutes et leur mise sur la place publique devient l’affaire de chacun. Voire la responsabilité de chacun? La loi va-t-elle dorénavant protéger la désobéissance civique? N’est-ce pas ce dont il est question quand le débat porte la nécessité de protéger les lanceurs d’alerte? Nous butons sur un paradoxe: un état démocratique qui légitimerait la désobéissance civique, ce n’est ni plus ni moins qu’une auto-destruction programmée… Cela revient à édicter des lois qui seraient toujours d’application « sauf lorsqu’il serait inopportun de les appliquer ». On pourrait se rassurer en se disant que le droit de communiquer ou de publier n’implique pas forcément le droit d’agir, mais franchement, gagnons du temps. Passons directement à l’étape suivante: si la légitimité sociétale devient un critère pour protéger un lanceur d’alerte, elle devient aussi un critère pour légitimer une action civile allant dans le même sens. Ce qui devient éminemment anti-démocratique…

La solution pourrait être de distribuer une carte de presse à tout le monde. Ce qui revient à n’en distribuer à personne.

Bref, j’en arrive là où je voulais en venir: parler de protection des lanceurs d’alerte, cela revient à invalider le statut de journaliste. En soi, ce n’est peut-être pas un drame. Mais où est l’alternative? De la protection des lanceurs d’alerte à la désobéissance civique, il n’y a qu’un pas, et je ne vois comment cette dialectique pourrait amener à autre chose qu’à l’anarchie.