Et mon sous-titre est: « Lettre ouverte au patron de PME qui sommeille en vous ».

Deux fois! Oui, deux fois. Deux fois que l’on m’a dit, cette semaine: « ton truc, c’est le monde des bisounours ». De quoi parlions-nous? Des entreprises libérées, d’intelligence collective, de démocratie participative, d’agilité, de sociocratie…

C’est fou, quand on y pense.  La monde ne tourne plus rond. La démocratie est à réinventer. Nous faisons face à une diminution accélérée de la biodiversité. Le climat se dérègle. La cupidité régit le nouvel ordre mondial. La gouvernance internationale brille par son absence. La gouvernance européenne s’écroule sous sa propre masse. La gouvernance nationale est paralysée par le poids de la dette. Bref, c’est le bordel… Et là où ça ne l’est pas encore, cela ne va pas tarder, si rien ne change.

Mais dans les entreprises, tout va bien madame la marquise. Surtout ne changeons rien !

On me dit: « les actionnaires veulent du return on investment, il faut se focaliser sur la bottom-line« . Depuis 150 ans, la mission des managers reste inchangée: « en avant, toutes! », cap sur la sacro-sainte « shareholder value« . L’impact sociétal, l’impact environnemental, l’impact humain, bien-sûr c’est important, mais c’est du domaine du risk management. L’important c’est que la bottom-line soit au rendez-vous. Bien-sûr, il y a des cours de mindfullness le mardi et du massage assis le jeudi. Mais fondamentalement, le message reste le même: dans l’entreprise, il y a deux catégories de personnes. Il y a ceux qui font ce qu’on leur dit de faire, et il y a ceux qui disent ce qu’il faut faire. Les deux sont au service de l’actionnaire, celui qui a mis de l’argent sur la table. Qui oserait contester son bon droit?

On me dit: « les gens ont besoin de leadership, il faut leur donner une vision ». Forcément, à force de comparer les chefs d’entreprises à des capitaines de navire ou à des généraux d’infanterie, c’est toute une mythologie qui s’est installée: celle de l’entrepreneur courageux et éclairé, à la tête de son entreprise, qui mène ses troupes vers la victoire commerciale et l’anéantissement des concurrents, contre vents et marées (et contre l’administration bien-sûr). Dans ce contexte, à la vue du mission statement dont a accouché le dernier conseil d’administration en date, qui oserait encore objecter, questionner ou suggérer des alternatives?

On me dit: « les gens ont besoin qu’on leur dise ce qu’il faut faire, il faut des procédures et des règles ». Forcément, puisque c’est ce qu’on leur a appris depuis la maternelle. A force d’être tour à tour bon chrétien, bon élève et bon citoyen, le vulgum pecus n’a pas vraiment développé son sens des responsabilités ni son sens critique. Quand il faut faire tourner une usine avec des milliers d’ouvriers, cette docilité rend les choses plus faciles à gérer. Dans notre monde hyper-connecté, où les produits deviennent des services et où le software s’approprie des pans entiers de l’économie, c’est pourtant in fine l’humanité du travailleur qui fait la différence. Mais qui oserait réellement se fier au bon sens de ses collaborateurs, sans une bonne couche de management par-dessus?

On me dit: « vouloir la démocratie en entreprise, c’est l’anarchie garantie ». Peu importe que les collaborateurs soient par ailleurs des parents responsables, des activistes engagés ou des volontaires motivés. Sitôt dans l’enceinte de l’entreprise qui les emploie, 99% des employés se voient imposer des règles pensées pour protéger l’entreprise de l’hypothétique 1% qui pourrait tout faire foirer. Et ils sont donc 100% à se retrouver comme virtuellement décérébrés, enfermés dans le titre qui figure sur leur carte de visite, tenus de se  conformer aux procédures et à leur job description. Qui oserait s’intéresser à leur avis, qui oserait leur donner la parole?

Alors, sociocratie, holacratie, lean, agilité, démocratie directe, peer-to-peer, autant de concept qui fleurent bon le web 2.0, très novateurs, très progressistes, très humanistes, très positifs. Mais malheureusement pas vraiment applicables en entreprise, n’est-ce pas? Pour toutes les raisons énoncées ci-dessus.

Le résultat? C’est cette statistique effrayante sur l’engagement personnel au travail, souvent citée par Isaac Getz. Grosso-modo, 11% de vos collaborateurs sont heureux au boulot, viennent travailler avec entrain et s’investissent personnellement dans leur travail, en y apportant créativité et enthousiasme. Comparons ces collaborateurs à des poules. Vous remarquerez que, parfois, l’une d’elle pond un œuf en or. Et puis il y a les autres… 61% de vos employés sont désengagés. Ils sont éteints, passifs, vont dans le sens où vous les poussez et ont renoncé à prendre des initiatives. Reste donc 28% (vingt-huit %) de votre personnel, qui est « activement désengagé ». Ce sont les saboteurs, les cyniques, les frustrés, ceux qui en ont eu assez, ceux qui ont une revanche à prendre. Ce sont des renards. Et vous savez ce que font les renards, quand ils voient une poule aux œufs d’or? Ils la croquent. Vous y reconnaissez votre entreprise. Forcément.

Et pourtant, vous n’avez jamais engagé que des poules, et plutôt celles de la race qui pond des œufs d’or. De toute évidence, il s’avère donc que votre entreprise fabrique des renards. De toute évidence, capitalisme et contrat de travail sont les deux facettes d’un monde du travail qui est arrivé au bout de sa logique, qui a fait son temps. Bien-sûr il faudra plusieurs générations pour passer à autre chose. Bien-sûr c’est utopique. L’ombre des bisounours plane… So what?

L’autre jour, quelqu’un m’expliquait pourquoi les passionnés de jardinage sont des gens tellement optimistes. Inconsciemment, le jardinier façonne son lopin de terre à l’image d’un monde idéal qui n’existe que dans sa tête. Il y recrée le jardin d’Eden, ce jardin où chacun était entier, innocent, avec un potentiel infini. Et saison après saison, sans se poser de questions, il recommence. Il ne réfléchit pas pour savoir si les graines vont germer. Il ne s’attend pas à voir pousser des fraises quand il a semé des concombres. Le jardinier se projette dans son jardin. Quand il le regarde, ça le fait sourire, et parfois même, il est heureux. Le jardinier est le jardin.

Pourquoi pensons-nous que cela n’est pas possible en entreprise? Pourquoi pensons-nous que les entrepreneurs doivent se protéger de leurs employés? Pourquoi faut-il tout cadenasser pour garantir le return on investment? N’est-il pas possible de gérer une entreprise comme si c’était un jardin? Et si vous faisiez confiance à vos employés? Pas cette pseudo-confiance sous haute surveillance que vous pratiquez actuellement. Une vraie confiance. Celle qui a le pouvoir de rassembler un groupe de personnes partageant une envie commune, celle qui fédère les énergies autour un projet qui transcende ses participants. Pensez à l’entrepreneur que vous êtes, à l’entrepreneur que pourriez être, et à l’entrepreneur que chacun de vos employés pourrait être. Peuvent-ils tous vraiment se projeter dans la façon dont votre entreprise fonctionne? Ou bien y voyez-vous au contraire du renoncement?

Le changement est nécessaire, et il ne viendra pas de vos actionnaires (et sans doute pas de votre management non plus). Il ne peut venir que de vos employés, pour autant que vous leur en donniez l’occasion. Je le dis donc avec ferveur: « Power to the Bisounours » ! Plutôt que la méfiance par défaut, choisissez la confiance par défaut.

Comme vos employés (lorsqu’ils sont en privé), soyez utopique.
Comme vos employés (lorsqu’ils sont en privé), rêvez grand.
Comme vos employés (lorsqu’ils sont en privé), faites confiance à votre entourage.
Comme vos employés (lorsqu’ils sont en privé), trompez-vous vite et souvent, et continuez.

Changer le monde a toujours été un rêve utopique. Evidemment. Comme l’ont été, en d’autres temps, les congés payés, la sécurité sociale, ou simplement la paix… Jusqu’au jour où l’utopie devient la nouvelle réalité. Vous vous demandez forcément par où commencer. C’est facile. Vous avez deux possibilités: votre jardin … et/ou votre entreprise 😉

Pour changer la société, commencez par changer votre société. Vous ne le ferez pas pour la shareholder value, mais plutôt pour votre cohérence personnelle, dans un souci de congruence, et je vous félicite d’avance pour ce courageux acte de rébellion !

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