Toi aussi, tu ressens cette contraction dans tes tripes quand quelqu’un te dit “tu as raison”? Comme une subtile angoisse, quelque chose qui se serre dans le ventre.

Je déteste avoir raison. Avoir raison, c’est être déjà certain d’être passé à côté de quelque chose. Avoir raison, cela veut souvent dire que quelqu’un d’autre a tort. Avoir raison, cela veut dire que l’on sait. Savoir, c’est arrêter d’être curieux, c’est ne plus s’émerveiller. C’est poser son cul sur une souche morte, déjà en décomposition.

Jean Dutour disait: “Une idée cesse d’être vraie quand elle est partagée par le plus grand nombre”. Que reste-t-il d’intéressant dans une vérité à laquelle personne ne peut amener de contrepoint? La réalité est une chose si insaisissable, si circonstancielle, si riche, si complexe, tellement vivante en somme. Cette réalité, je la perçois au travers de mon corps, de ma tête, de mon cœur et de mes tripes. Je suis la grille de lecture. Et quelqu’un voudrait me faire croire que j’ai raison? Au lieu de me dire que j’ai raison, parle-moi plutôt de toi. Explique-moi ta grille de lecture. Dis-moi qui tu es et ce que tu vois. Parle-moi de ta vérité. S’il te plait, bouscule les miennes.

Non, je n’ai pas raison. Bien-sûr, ce que je pense ou ce que je dis peut, à un moment donné, dans un contexte donné, avoir du sens, être utile, ouvrir la conscience, faire avancer les choses, voire même s’avérer être “une bonne idée”. Peut-être. Mais pour chaque chose que j’ai exprimée, il y en a 1000 que je n’ai pas verbalisées, 10 000 que je n’ai pas pensées et 100 000 qui restent hors de portée pour mon intuition. Alors, cette vérité, à quoi ressemblerait-elle si la porte de ma conscience avait été plus généreusement ouverte?

Et ta vérité à toi? Cette vérité tellement vraie que tu y crois, cette vérité dont tu imagines qu’elle fait partie de toi, cette vérité qui supporte l’échafaudage de tes pensées, quelle est-elle? Lorsque tu la partages, il peut m’arriver de te la concéder. Comme je m’en concède encore souvent à moi-même, pour être franc. Je concède parfois par paresse, parfois par tendresse, parfois par aveuglement, parfois les trois à la fois, mais toujours en restant sur mes gardes. Tellement de gens sont morts ou ont tué pour leurs vérités. Ils avaient Raison avec un grand R, ou au minimum ils avaient leurs raisons. Je concède donc prudemment, à durée déterminée, ici et maintenant. Pas ailleurs, ni hier ni demain. Lorsqu’une vérité s’invite dans une conversation, je la laisse se poser là, en n’oubliant pas qu’il m’arrive parfois de poser les miennes. Cette vérité se pose comme l’on pose des pas japonais sur une pelouse. Nous y posons le pied un instant, le temps nécessaire pour avancer. Déjà l’autre pied prépare son atterrissage sur une autre vérité. Derrière nous les vérités anciennes disparaissent peu à peu dans l’herbe qui pousse.

Heureusement, il y a le temps. Le temps sape irrémédiablement toutes les vérités. Lorsqu’une vérité me parait vraie au point d’être tenté d’y croire, j’attends. J’attends encore. J’attends plus longtemps s’il le faut. Toute vérité n’a qu’un temps. J’ai maintenant vécu assez longtemps pour savoir cela. Tôt ou tard, cette vérité deviendra erreur. Parfois même, si j’y ai cru trop fort, elle deviendra horreur.

Donc, non, je n’ai pas raison. Mais que cela ne nous empêche pas d’être d’accord. Ici et maintenant. Là oui, je suis d’accord. Etre d’accord, c’est ce qui se passe quand deux vérités, nonobstant leur imperfection assumée, se font un hi five enthousiaste et se mettent en mouvement. Je n’ai pas raison. Tu n’as pas raison. Nous sommes d’accord avec cela. Maintenant avançons. Et puisque la vérité n’existe pas encore, enivrons-nous de l’illusion que nous pouvons encore l’inventer ensemble. Hi five.

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  • Olivier Caeymaex
    Olivier Caeymaex Digital & Agile Coach

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