Le battement d’aile d’un coronavirus

J’ai fait un rêve. Red Adair et Edward Lorenz assis à une terrasse de café, discutant de la pluie et du beau temps (ce qui est devenu notre sujet favori depuis l’évidence du dérèglement climatique). L’un incarne la toute-puissance, l’homme providentiel, celui que rien n’arrête. L’autre rend les armes devant un simple papillon.

De quoi parlent-ils? Du coronavirus, de l’impossibilité (en Belgique et ailleurs) de constituer le moindre gouvernement démocratique et légitime, des politiciens qui incarnent nos pires instincts, des migrants qui fuient les régimes et les guerres installées pour eux par “le marché”, des conflits permanents en Moyen-Orient, des écosystèmes qui basculent au-delà de leur capacité de restauration…

Rien ne va plus, mais il est est temps d’arrêter de faire nos jeux. Il se passe autre chose. L’avez-vous remarqué? C’est l’essence de notre façon de penser qui est en bout de course. Fini l’illusion que l’on peut “tirer son épingle du jeu”, “mener sa barque” ou “réussir sa vie”. Même la gestion en “bon père de famille” a perdu tout son sens.

2020 promet d’être une année passionnante. Tout va s’effondrer? Non, il n’y a qu’une seule chose qui va s’effondrer: c’est notre façon de voir le monde, notre façon de le penser et notre façon de l’habiter.

Le 20ème siècle fut le siècle de tous les superlatifs: technologiques, sociétaux et moraux. Tous les modèles ont coexisté. Homo Sapiens a découvert sa toute puissance, il s’en est enivré et s’est offert une solide cuite. Nous nous sommes saoulés de perspectives technologiques. Nous avons mis la planète à notre service. Chemin faisant, nous avons également constaté l’injustice flagrante que cela installait. Dans ce monde-là, le win-win (puis le win-win-win) nous ont suffit pour tout justifier. Nous ne manquions pas de théories permettant de légitimer l’iniquité, allant des plus sordides (racisme, fascisme, etc) aux plus cyniques (théorie du ruissellement, colonialisme, etc). D’abord acceptée comme sous-produit inévitable et temporaire de notre mode de vie civilisé, cette injustice est ensuite apparue pour ce qu’elle réellement: une condition nécessaire pour permettre la bonne marche du monde. Pour les plus désabusés et les plus fortunés d’entre nous, nous l’avons même apprivoisée et explicitement instrumentalisée, chacun à notre échelle. Nous nous sommes engoncés dans de larges œillères morales et politiques qui nous ont permis de continuer à avancer en préservant l’illusion d’un certain sens éthique.

Nous voilà entretemps au 21ème siècle. La planète pouffe. La planète… pouf! La futilité de notre besoin de sécurité, de notre quête de confort et de notre course à l’auto-réalisation nous éclate à la figure. M’éclate à la figure.

Nous découvrons simultanément l’éco-anxiété et une certaine forme de mauvaise conscience plus ou moins refoulée, plus ou moins sublimée. Nous nous débattons. Je me débats. Nous en appelons à la technologie, présente et à venir. Nous essayons de comprendre. Nous alignons les statistiques et les contingences. Dans un réflexe archaïque, nous nous persuadons que nous avons la capacité de saisir ce qui se passe. Pire encore, que nous avons la capacité de réagir. Si nous étions à Cannes, nous nous croirions tout à la fois acteurs, scénaristes et réalisateurs, alors que nous ne sommes que des figurants particulièrement maladroits qui ont fait valdinguer le décor. Mais ce n’est pas grave. Le monde, lui il s’en fout. Il rigole de l’anecdote humaine. Il ne se pose pas toutes les questions que l’on se pose. Il existe, au-delà de tout ce que l’on peut imaginer. Combien de milliards de fois, dans combien de milliards d’univers différents se sont déjà produits ce que nous qualifions à notre échelle d'”extinction de masse” ou d'”effondrement ultime”? Ah ah ah ! Cet effondrement, ce n’est que celui de notre arrogance. De mon arrogance.

Et pourtant… A notre échelle, dans le champ étroit de notre conscience, nous existons. Et cette existence nous confère la possibilité d’un choix. Ce choix nous appartient. Ce choix m’appartiens. L’effondrement ou la renaissance. Dans les faits, l’un et l’autre seront strictement identiques. Le papillon brésilien a déjà battu des ailes. Edward Lorenz sourit. Maintenant place à la tornade. Red Adair se frotte les mains. C’est la façon dont nous vivrons cette tornade qui lui donnera ses couleurs. La façon dont je la vivrai. La façon dont nous l’incarnerons. La façon dont je l’incarnerai.

Quel est l’ingrédient neuf qui fera la différence? Pour ma part, j’ai de la difficulté à mettre le doigt dessus. Quelques mots me viennent. Ils font appel à ma propre histoire, où puissance et impuissance se télescopent. J’en appelle à nos deux célébrités, toujours attablées à cette terrasse. Que nous dirait Red Adair? Il nous parlerait sans doute d’intrépidité, de confiance, de maîtrise et d’expérience. A l’évidence, nous avons tout cela. Parfois même jusqu’à l’overdose. Que nous dirait Edward Lorenz? Il évoquerait sans doute la systémique, l’acceptation de l’ignorance et ces drôles de vertus qui émergent ensuite, comme l’humilité, le lâcher-prise, la vision globale, la coexistence de tout et de son contraire.

Avec vous, je m’invite à leur table. Je partage avec eux mon envie d’être celui par qui, sans qu’il ne fasse rien d’autre que d’être disponible, les choses arrivent. Dans leur conversation, j’ajoute quelques mots que je fantasme plus que je ne les incarne, comme “écoute” et “compassion”. “Patience” me traverse l’esprit, cette disponibilité pour l’attente qui est tellement difficile pour moi. “Confiance” aussi, cette petite chose tellement fugace, tellement fragile, tellement évanescente et pourtant tellement indispensable et tellement puissante.

Red et Edward me sourient. Nous sourions. C’est un sourire un peu triste, mais plein de promesses, rempli d’une confiance paisible et un peu désabusée peut-être, que survole un “ce n’est pas grave” que l’on tient en réserve pour le cas où. Anicca…

Et vous, quels mots y ajouteriez-vous?

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